18 Sep 2018

Il y a tout juste un an, Pascal Chazal, passionné par les modes de construction innovants, s’associait à Christophe Faure (éditeur) pour lancer Hors-site, le magazine de la construction industrialisée moderne. Rencontre avec un visionnaire.

Éditer un magazine professionnel spécialisé dans la construction modulaire est votre deuxième métier. Quel est votre parcours ?
J’ai un profil d’entrepreneur. Mon père était artisan menuisier. À ses côtés, j’ai traîné mes guêtres sur les chantiers. Je n’aimais pas l’école et j’avais envie de rentrer rapidement dans la vie active. Dans les années 1980, il y avait du travail dans le bâtiment donc j’ai commencé ma carrière dans ce domaine et mesuré au passage les problèmes d’organisation relatifs à ce secteur. Au cours d’un voyage en Finlande à l’âge de 20 ans, j’ai découvert la maison en bois et la préfabrication : une révélation. À mon retour, je crée mon entreprise qui est depuis leader de la construction à ossature bois. Après 30 ans d’activité et 15 000 maisons construites, je cède ma société de 300 personnes (50 millions d’euros de chiffre d’affaires) à un grand groupe en raison de la crise de 2008 qui a durement touché l’entreprise. Pendant deux ans, je l’accompagne mais nous avons deux cultures bien trop différentes. Je décide donc de reprendre ma liberté.

Comment est née l’idée du magazine Hors-site ?
N’ayant plus de société à diriger, je décide de consacrer du temps à une question qui m’a toujours intrigué : alors que la construction traditionnelle ne se porte pas très bien en France, alors que tant de professionnels souffrent d’une conjoncture difficile et que les conséquences se ressentent jusqu’au niveau de qualité des chantiers, comment se fait-il que ce secteur ne parvient pas à évoluer et à se transformer ? En parallèle, l’industrialisation progresse dans tous les secteurs avec efficacité. Tous les secteurs, sauf un : le bâtiment !
Au cours de mes recherches documentaires, je tombe un jour sur le terme anglo-saxon « off site building », largement répandu au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande ou encore aux États-Unis. Depuis 5 ans environ, la multiplication des salons, magazines, événements et conférences, atteste d’un véritable élan autour du mode constructif.
En Angleterre, 11 usines dédiées à la construction modulaire sont en cours de réalisation. À Wembley, dans la banlieue de Londres, nous avons été médusés en découvrant une tour de 28 étages intégralement construite en modulaire.
Quant à Singapour, la construction hors site est rendue obligatoire pour limiter les nuisances. Imaginez l’impact sur la ville pendant les 3 ans de travaux nécessaires à la construction d’une tour de 140 mètres de haut : 2 000 ouvriers, le ballet des camionnettes, l’impact sur la circulation…
Quand vous fabriquez 65 % du bâtiment dans une usine, les économies sont évidentes, tant pour l’environnement, avec un meilleur traitement des déchets, que le coût du bâtiment en lui-même. En atelier, si vous avez besoin de 12 plaques de plâtre, vous en utilisez 12. Sur un chantier, il faut en prévoir plus pour compenser la casse et les vols éventuels…

Où en est-on en France ?
En France, on parle encore aujourd’hui de préfabrication, construction industrialisée, construction modulaire.
Pour les clients, ces termes sont mal perçus et renvoient à une image peu valorisante. Rappelons que le système français construit 95 % de ses bâtiments dans une logique de chantier. Et par conséquent, nous formons encore les professionnels (ingénieurs, conducteurs de travaux…) dans cette perspective chantier : couler du béton, empiler des parpaings ou des briques. C’est un véritable mode de pensée, un ensemble d’habitudes. De nombreux acteurs souhaitent aller vers l’industrialisation, mais souvent s’y prennent mal et considèrent l’industriel comme un sous-traitant. Cela ne marche pas car la valeur ajoutée est justement chez l’industriel. Je suis convaincu qu’en réalité, une révolution industrielle et digitale est en marche dans le secteur du bâtiment. On ne le cerne peut être pas encore assez depuis la France, parce qu’en France, on ne parle pas anglais !
Je plaisante, mais il y a un fond de vérité…

Construire hors site, qu’est-ce que cela veut dire exactement ?
Il s’agit d’un mode de construction centré sur la préfabrication et non plus sur le chantier : on planifie, conçoit, fabrique et assemble les éléments d’un bâtiment en atelier ou en usine, on transporte puis on assemble rapidement sur le chantier.
Elle recourt grandement aux outils numériques tels que le BIM (Building Information Modeling) et à ceux issus de l’industrie comme le DfMA (Design for Manufacturing and Assembly). Maquetter une construction via le BIM nous apprend à travailler en mode collaboratif et nous amène à réfléchir sur la standardisation. Inutile de réinventer l’eau chaude tous les quatre matins. Une pièce de 18 m², si elle est bien conçue, pourra être réutilisée et réexploitée.
De toute évidence, on voit bien qu’un écosystème centré sur la préfabrication est en train d’émerger en ce moment en France, réunissant des constructeurs comme Cougnaud, des architectes, des bureaux d’études, des maîtres d’ouvrage.
Par conséquent, construire hors site rebat clairement les cartes entres les acteurs de la construction. Tout est question de dosage. Un bâtiment réalisé à 100 % hors site, cela n’existe pas. En général, les constructions permanentes sont conçues entre 40 % et 80 % hors site. Si on pousse la préfabrication trop loin, on risque d’avoir un aspect « module » très marqué. Mais, si l’on souhaite éviter cet effet, un travail sur chantier est alors prévu en général.

En somme, Hors-site est le magazine d’un nouveau métier ?
Christophe Faure, notre rédacteur en chef, spécialiste de la construction depuis 30 ans, a coutume de dire qu’un métier qui n’a pas de presse professionnelle n’existe pas ! Notre magazine intéresse particulièrement les acteurs de la construction et de la préfabrication. Nous avons également l’ambition de fédérer une communauté française, sur le modèle du groupement professionnel anglais Buildoffsite, qui compte près de 380 membres : entreprises de construction, sous-traitants et fournisseurs, agences d’architectes, donneurs d’ordres privés et publics…
L’organisation professionnelle française qui s’en rapproche le plus est l’ACIM (Association des Constructions Industrialisées et Modulaires) qui fédère 27 membres.
Un autre projet me tient à coeur, motivé par la volonté d’accompagner la transformation de notre métier : développer une « école du hors site » pour dispenser des programmes de formation en e-learning. En effet, je pense que l’on peut encore faire avancer les choses en aidant nos interlocuteurs à mieux comprendre l’esprit et l’application des process de la construction hors site.

Interview extrait de C_La Revue#4
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hors-site.com